Motifs
Symboles berbères : lire les motifs d'un tapis marocain
Losanges, zigzags, croix et yeux, lus avec prudence.
Par Zarbish · · 13 min de lecture

Les symboles berbères sont les signes géométriques que les tisseuses amazighes nouent dans leurs tapis : losanges, zigzags, lignes droites ou brisées, croix, triangles, yeux et petits signes semés dans le champ. Aucun dictionnaire ne les fixe. Les significations que l'on croise partout, le losange pour la féminité et la protection, le zigzag pour l'eau, sont des lectures transmises et débattues, pas un code que chaque tapis suivrait.
Ce guide les reprend un à un, dit ce que l'on y lit et à quel point cette lecture tient, puis montre comment déchiffrer un tapis entier. Losanges et lignes traversent d'ailleurs toute la collection Jibal.
L'essentiel
- Les symboles berbères sont les signes géométriques que les tisseuses amazighes nouent dans leurs tapis : losanges, zigzags, lignes, croix, triangles, yeux et petits signes épars.
- Il n'existe pas de dictionnaire fixe des symboles berbères : le losange pour la féminité ou le zigzag pour l'eau sont des lectures transmises et discutées.
- Le symbole berbère le plus connu, la lettre yaz (ⵣ) du drapeau amazigh, vient de l'alphabet tifinagh et désigne le mot amazigh lui-même.
- Un tapis marocain se lit de l'ensemble vers le détail : la composition, le motif répété, puis les signes isolés où la main se montre le plus.
- Un symbole ne prouve rien sur la fabrication d'un tapis, car les mêmes motifs sont imprimés sur des tapis mécaniques ; les nœuds, le dos et les lignes, si.
Quel est le symbole berbère ?
Le symbole berbère le plus connu est yaz, qui s'écrit ⵣ, une lettre de l'alphabet tifinagh, celui des langues amazighes. Yaz est le z du mot amazigh. Il se tient en rouge au centre du drapeau amazigh, sur trois bandes que l'on lit comme la mer en bleu, les montagnes en vert et le désert en jaune. Conçu par l'Académie berbère dans les années 1970, le drapeau a été adopté par le Congrès mondial amazigh en 1997. On lit yaz comme l'homme libre, et il fonctionne comme un signe d'identité : sur les drapeaux, les bijoux, les murs, les vêtements.
Les symboles noués dans un tapis sont moins littéraux. Ce sont des formes, pas des lettres, même si tisseuses, potiers et orfèvres emploient depuis longtemps des signes qui rappellent le tifinagh.
Berbère ou amazigh ?
Les deux mots désignent les mêmes peuples d'Afrique du Nord. Amazigh, au pluriel Imazighen, est leur propre nom, souvent traduit par « hommes libres ». Berbère est le nom ancien venu de l'extérieur, toujours d'usage dans le commerce du tapis, d'où l'emploi des deux ici. Les Imazighen ne sont pas des Arabes, même si bien des familles marocaines portent les deux héritages. Au Maroc, le tifinagh est devenu l'écriture officielle de l'amazigh en 2003, et l'amazigh langue officielle aux côtés de l'arabe en 2011.
D'où viennent les symboles berbères ?
Ils viennent d'un langage visuel commun à tout l'artisanat amazigh : les mêmes losanges, chevrons et croix se retrouvent dans le tissage, la poterie, les bijoux d'argent et les tatouages du visage que portaient autrefois les femmes âgées. Dans le tapis, ce langage passait de main en main, entre femmes, à l'œil plutôt que par écrit ; les tisseuses nouaient leurs motifs de mémoire. Voilà pourquoi aucune clé écrite n'existe. Le fond sur lequel ils se posent change selon la région, et notre guide des types de tapis berbères situe Beni Ouarain, Beni M'rirt, Boujaad et Azilal par le poil et la palette.

Ces signes se portaient autant qu'ils se posaient au sol, sur les couvertures et les capes des montagnes. Cette histoire explique aussi que deux guides prêtent deux sens au même symbole. Un signe voulait dire une chose dans une vallée, autre chose dans la suivante, et une lecture recueillie dans une famille a ensuite été répétée comme si elle valait partout. L'ouvrage le plus cité, celui de Bruno Barbatti sur les tapis berbères du Maroc, leurs symboles et leur origine, y voit surtout des signes de fertilité hérités de l'art préhistorique. D'autres lecteurs, parmi eux des critiques amazighs, jugent cette lecture trop étroite : une tisseuse peut aussi choisir une forme parce qu'elle équilibre le rang.
Prenez donc les significations qui suivent avec légèreté. Elles disent ce que l'on prête couramment à chaque symbole, et chaque ligne indique à quel point cette lecture est établie.
Les symboles berbères et leur signification
Voici les symboles que l'on rencontre le plus souvent sur un tapis marocain, le sens qu'on leur donne, le degré d'accord sur ce sens et les modèles Zarbish où les voir.
| Symbole | À quoi il ressemble | Lu comme | Degré d'accord | Où le voir |
|---|---|---|---|---|
| Losange | Une forme à quatre côtés posée sur une pointe, seule ou en treillis | Féminité, fertilité, protection | Très répété, origine discutée | Tichka, Tamda, Kerkour |
| Œil | Un losange ou un carré avec un point ou un petit losange au centre | Protection contre le mauvais œil | Très répété | Yagour, Tislit |
| Zigzag | Une ligne qui revient sur elle-même en pointes vives | L'eau, une rivière, parfois le serpent | Courant, avec variantes | Aman |
| Lignes droites ou brisées | De longues lignes verticales ou horizontales, souvent ponctuées de petits nœuds | Un chemin, une lignée, le temps qui passe | Une lecture, rarement sourcée | Abrid, Idgel |
| Croix et X | Deux lignes qui se croisent, ou des diagonales qui se rejoignent | Les quatre directions, l'équilibre, un lieu de rencontre | Courant, peu affirmé | Les bras en X de Tamda, les croisements de Tichka |
| Triangle et chevron | Une pointe ou une suite de sommets | Féminité, protection, montagnes | Très variable | Les bandes de Jamra, les sommets d'Adrar |
| Peigne | Une rangée de dents courtes le long d'une bande | Le tissage lui-même, la beauté, le foyer | Une lecture, rarement sourcée | Ahidous |
| Figure à degrés | Une haute forme faite de marches empilées | Parfois une personne ou un arbre de vie | Hypothétique | Yagour |
| Petits signes épars | Points, mouchetures, crochets et minuscules losanges dans le champ | Signes personnels, graines, chance | Hypothétique | Yagour, Zahra, Itran |
Certains guides ajoutent oiseaux, orge, cornes de bélier, grenouilles, ciseaux ou arêtes de poisson. Ces lectures reposent sur encore moins de preuves, et ces formes sont rares sur les tapis d'aujourd'hui : mieux vaut les laisser de côté que les répéter comme des certitudes.
Le losange
Le losange est le plus fréquent des symboles berbères, et le plus souvent lu comme féminité, fertilité et protection. C'est aussi une architecture : sur un tapis Beni Ouarain, de fines lignes sombres traversent le champ ivoire et bâtissent un treillis qui tient toute la composition. Tichka en donne la version la plus sobre, des lignes anthracite sur ivoire en trois colonnes, avec des demi-losanges là où le bord les coupe. Tamda pose un grand losange au centre et lance ses bras vers les quatre coins en X. Kerkour n'en superpose que deux, pointe contre pointe ; son nom désigne un cairn, ce tas de pierres qui balise un sentier de montagne.

Sur Tichka, le treillis se lit d'un seul regard, et c'est bien la ligne qui fait le losange. Pourquoi un losange plutôt qu'un cercle ? Un tapis noué se construit par rangs, et une diagonale avance d'un nœud à la fois. Losanges, triangles et zigzags sont les formes que le métier donne le plus naturellement ; une courbe, elle, doit se faire en escalier. Une part du vocabulaire berbère est simplement ce que le nœud sait bien faire, comme le montrent nos tapis Beni Ouarain.
L'œil
L'œil est un losange ou un carré marqué d'un point, ou d'un losange plus petit, en son centre. On le lit comme une protection contre le mauvais œil, ce mal que porterait l'envie. De toutes les lectures, c'est la plus partagée, d'un bout à l'autre de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, et l'idée est plus ancienne que n'importe quel tapis. Sur Yagour, les losanges rouges cernés de marine se lisent ainsi : un centre coloré tenu dans un anneau sombre.
Le zigzag
Le zigzag se lit le plus souvent comme l'eau : une rivière, la pluie, une source de montagne. Certains y voient plutôt le serpent, signe de guérison et de renouveau dans plusieurs traditions. Aman, le tapis de couloir en tête de page, fait du zigzag toute sa composition : des bandes vert forêt bordées d'orange vif traversent le champ ivoire d'un bout à l'autre. Son nom veut dire eau en tamazight, la langue amazighe du Moyen Atlas, et le motif prend cette lecture au mot.
Les lignes
Droites ou brisées, les longues lignes se lisent comme un chemin, une lignée, le temps qui passe. Sur les tapis anciens, une ligne s'interrompt parfois puis reprend, et c'est là que l'on voit le tissage s'arrêter et repartir. Abrid veut dire chemin : sept fines lignes noires courent sur toute la longueur d'un champ ivoire, chacune irrégulière et ponctuée de petits losanges ouverts, comme une piste et ses haltes.

De près, chaque ligne d'Abrid hésite légèrement d'un rang à l'autre, et c'est cette hésitation qui donne vie au chemin.
Croix, triangles et peignes
La croix se lit comme les quatre directions et le point où elles se rejoignent ; un X qui traverse tout le tapis, comme sur Tamda, porte la même idée à l'échelle de la pièce. Triangles et chevrons se lisent comme féminité et protection, et, en pays de montagne, tout simplement comme des montagnes : les modèles Adrar ferment leur champ ivoire d'une bande de sommets qui se chevauchent. Le peigne, rangée de dents courtes, renvoie au tissage lui-même, puisqu'un peigne tasse chaque rang de nœuds. Sur Ahidous, nommé d'après la danse en ligne du Moyen Atlas, ses dents courent le long de la bande haute comme une rangée de danseurs.
Comment lire les symboles d'un tapis marocain ?
Un tapis marocain se lit de l'ensemble vers le détail. Un symbole isolé dit peu de chose ; la manière dont les symboles s'organisent en dit bien davantage sur la tradition, la tisseuse et la composition.
- Commencez par la composition. Un treillis couvrant, un médaillon unique, des bandes horizontales, ou un fond ouvert semé de signes. La composition révèle souvent la tradition avant tout symbole : un treillis sur ivoire évoque le Beni Ouarain, un médaillon sur fond rouge, rose ou orange le Boujaad.
- Repérez le motif répété. La forme qui revient dans le champ est la structure du tapis : losanges en treillis, zigzags en bandes, rosaces en rangs.
- Cherchez les signes isolés. Un petit signe dans un coin, une couleur qui n'apparaît qu'une fois, un motif qui rompt le rythme. Sur un tapis ancien, c'est là que la main de la tisseuse se montre le plus.
- Regardez la bordure et les extrémités. Un cadre uni, une ligne ondulée, une bande de sommets ou de dents. La bordure ferme le tapis comme une marge ferme une page.
- Alors seulement, cherchez le sens. Les lectures du tableau ouvrent une conversation, elles ne traduisent rien. Exercez-vous sur quelques-uns de nos tapis berbères et marocains avant l'exemple qui suit.
Un exemple : Yagour
Yagour porte le nom du plateau du Haut Atlas connu pour ses gravures rupestres, et il se lit comme l'une d'elles. La composition est un fond ouvert : un champ ivoire encadré d'une ligne marine ondulée qui en fait tout le tour, comme une limite posée à la main. Le motif répété est le losange, à deux voix : des losanges rouges cerclés de marine et de petits losanges ouverts couleur moutarde. En bas, au centre, se dresse une haute figure marine à degrés, la seule forme du tapis sans double. Les signes isolés sont des touches de rose, de bleu pâle et de lilas, semées comme par un pinceau.

À plat, la figure marine pèse en bas du tapis et tout le reste s'organise autour d'elle. Lu avec le tableau, Yagour offre des yeux, les losanges rouges cerclés, une bordure qui retient le champ et une figure debout que certains liraient comme une personne ou un arbre. Lu comme une composition, c'est un jeu de poids : la lourde figure marine basse et centrée, les signes légers au-dessus, la bordure qui tient l'ensemble. Les deux lectures sont légitimes. Seule la seconde est certaine.

De près, la bordure ondulée et les mouchetures montrent la main mieux qu'aucune signification.
Les symboles berbères selon le type de tapis
Chaque tradition puise dans sa propre part du vocabulaire, si bien que le type de tapis est souvent la première chose qu'un symbole révèle.
- Le Beni Ouarain travaille en lignes brun foncé ou noires sur laine ivoire non teinte : treillis de losanges, losanges seuls, lignes brisées, parfois rien du tout. Chez Zarbish, ses lignes vivent dans Jibal, et son versant uni dans Dune.
- Le Boujaad reprend les mêmes formes en couleur sur fond rouge, rose ou orange : losanges empilés, médaillon à degrés décentré, crochets et petits signes qui remplissent le fond. Les modèles Zarbish de cette veine vivent dans la collection Bloom.
- L'Azilal sème des symboles vifs, posés librement sur un fond ivoire : la plus personnelle des traditions.
- Le Beni M'rirt porte souvent son motif en relief plutôt qu'en couleur : un poil haut et bas, ton sur ton.
La collection Mozaik emmène ce vocabulaire vers le carreau et la rosace : zigzags, fleurons et treillis posés en rangs.
Un tapis marocain raconte-t-il une histoire ?
Un vieux tapis marocain fait main garde la trace de sa propre fabrication : les choix de la tisseuse, une couleur épuisée puis remplacée, un motif qui s'élargit là où la main s'est élargie. C'est une histoire réelle, et elle se voit. Un récit précis, un mariage, une naissance, un voyage, se lit en revanche rarement avec certitude dans les symboles. Quand un vendeur vous dit exactement ce que raconte votre tapis, tenez-le pour une lecture, sauf s'il le tient de la tisseuse elle-même.
Tifinagh prend cette idée au sérieux. Nommé d'après l'alphabet amazigh, il porte au centre un panneau cerné de noir sur fond menthe pâle, où des signes rouille et ocre forment comme une ligne de lettres sans jamais écrire de mot. Au-dessus, des signes prune et rouille ; dans les coins hauts, de petites marques à trois branches ; dans les coins bas, deux triangles prune foncé.

Devant le cuir cognac et l'arche pêche, ces lettres qui n'en sont pas deviennent un rythme plus qu'un message.
Ce que Zarbish fait des symboles berbères
Les modèles Zarbish partent du vocabulaire que le tapis berbère a toujours employé. Chacun est repensé pour les intérieurs d'aujourd'hui, les signes berbères en guise de base. Sur un tapis Zarbish, un losange est un choix de composition, placé pour sa pièce, pas un message codé ; la culture d'où viennent ces signes est racontée dans notre article sur la culture amazighe.
Un détail que seul l'atelier voit : quand un modèle devient tapis rond ou tapis de couloir, il est recomposé pour cette forme. Les symboles sont replacés pour que chacun tienne entier dans le nouveau contour, ce qui explique qu'un Tichka rond ou un Abrid en couloir diffère légèrement du rectangle. Les artisans nouent ensuite chaque symbole à la main, si bien que les lignes avancent en escalier et vacillent comme elles l'ont toujours fait.
Les symboles prouvent-ils qu'un tapis est fait main ?
Non. Losanges, zigzags et yeux sont imprimés ou tissés à la machine sur des tapis de tous les prix : les symboles seuls ne prouvent rien. Ce qui prouve un tapis noué main, c'est sa fabrication. Retournez un coin : le motif apparaît au dos, nœud par nœud ; les lignes avancent par degrés et varient un peu là où une main les a posées ; le poil est en laine, pas en plastique. La liste complète des points à vérifier figure dans notre guide pour bien choisir un tapis de salon.
Choisir un tapis pour ses symboles
Choisissez d'abord le symbole avec lequel vous voulez vivre, puis la pièce. Le losange gardé sobre se trouve dans Tichka, treillis anthracite sur ivoire, ou dans Kerkour, deux losanges sur un champ ouvert. Le zigzag, c'est Aman, en vert forêt et orange. Les signes épars tenus par une bordure, c'est Yagour ; les lettres qui n'en sont pas tout à fait, Tifinagh.
Et si le symbole qui vous parle n'existe encore sur aucun tapis, un tapis sur mesure part de lui : Zarbish compose le motif avec vous, vous voyez la maquette, puis les artisans le nouent à la main.















